Partie IV - Les chantiers de la souveraineté recouvrée
18 - Université et accès
La souveraineté technologique à long terme repose sur la capacité de recherche nationale. La France a une recherche académique excellente mais souffre de trois problèmes structurels : la fuite des cerveaux par sous-rémunération et sous-financement des projets, le fossé entre recherche et industrie, et la perte des brevets au profit d’acteurs étrangers. Ces trois problèmes sont résolus simultanément par un modèle partenarial souverain.
Deux régimes de recherche distincts
La recherche générale bénéficie d’une liberté académique totale : coopération internationale encouragée, publications libres, mobilité des chercheurs acceptée. C’est le prix de la qualité ; une recherche sous tutelle n’est pas une recherche de pointe.
La recherche stratégique obéit à un régime distinct. L’armement et la défense, l’énergie nucléaire civile et militaire, et les technologies critiques identifiées par le Commissariat au Plan - semi-conducteurs souverains, cryptographie, intelligence artificielle militaire, spatial - sont soumis au secret défense. La coopération internationale y est strictement encadrée, le financement est exclusivement national et les brevets restent propriété nationale, non cessibles à des entités étrangères.
Les priorités de recherche stratégique nationale
La recherche stratégique ne se décrète pas dans l’abstrait : elle s’organise autour de priorités concrètes identifiées par le Commissariat au Plan en fonction des dépendances critiques de la nation. Deux domaines méritent une mention explicite tant leur potentiel souverain est exceptionnel et leur développement insuffisamment financé à ce jour.
Le premier est la filière algocarburants. Les micro-algues présentent des rendements en huile de 30 à 120 fois supérieurs aux cultures terrestres oléagineuses. Elles peuvent être produites partout sur nos territoires maritimes sans consommer de terres arables, sans irrigation et sans intrants fossiles. Leur combustion est neutre en carbone : le CO₂ émis est celui capté par photosynthèse pendant la croissance. Le CEA, l’IFREMER et plusieurs laboratoires français travaillent sur le sujet depuis des années, mais avec des financements dispersés et insuffisants au regard des enjeux. La France possède le premier espace maritime mondial. Cette ressource peut devenir un levier de substitution progressive aux carburants fossiles pour les secteurs difficilement électrifiables - transport maritime, aviation, poids lourds, industrie lourde -. L’horizon industriel réaliste est de 10 à 20 ans : ce qui signifie qu’il faut financer massivement maintenant. Cette filière est désignée comme priorité de recherche stratégique nationale, financée par le modèle partenarial souverain en lien direct avec les industriels de l’énergie et du transport.
Le second est la recherche sur les sulfures polymétalliques dans les zones volcaniques de notre domaine maritime. Ces gisements hydrothermaux - présents autour des cheminées volcaniques sous-marines dans les ZEE de Wallis-et-Futuna, des Antilles et de Saint-Paul et Amsterdam - contiennent du cuivre, du zinc, de l’or, du cobalt et des métaux du groupe des terres rares, avec des teneurs supérieures à celles de nombreuses mines terrestres exploitées actuellement. La France dispose des zones géologiques les plus favorables à leur formation, et pourtant leur caractérisation reste très partielle. La position souveraine est sans ambiguïté : financer massivement la recherche pour obtenir des réponses précises sur trois questions fondamentales - la faisabilité technique de l’extraction à ces profondeurs, les impacts environnementaux sur les écosystèmes des cheminées hydrothermales (parmi les plus fragiles et les moins connus de la planète) et le potentiel industriel et productif réel de ces gisements -. Aucune décision d’exploitation ne sera prise avant d’avoir ces réponses. Mais laisser d’autres puissances cartographier nos fonds marins à notre place - la Chine investit massivement dans ce domaine - serait une faute stratégique sans retour. Cette recherche est financée en priorité absolue, en lien avec l’IFREMER et le BRGM, sous coordination du Commissariat au Plan.
Le modèle partenarial souverain
Le Commissariat au Plan met en relation les projets de recherche pertinents avec les entreprises françaises du secteur concerné. L’entreprise qui finance obtient un accès privilégié au brevet final : à prix réduit, sans concurrence étrangère au rachat si elle est la seule financeuse. Si plusieurs entreprises françaises co-financent, elles se partagent l’accès entre elles. Ce mécanisme résout simultanément les trois problèmes structurels : les cerveaux sont retenus par le financement de leurs projets, le fossé recherche-industrie est comblé par la mise en relation souveraine, et les brevets restent en France.
La Caisse des Dépôts joue un rôle de filet de sécurité : prêt à taux préférentiel si un projet pertinent manque de financement privé. Elle n’est pas le moteur principal ; elle garantit qu’aucun projet stratégique ne reste sans financement par défaut du marché.
Les chercheurs bénéficient d’une revalorisation de 10 à 20% à court terme : suffisante pour les retenir le temps que le projet démontre ses résultats sur les autres sujets. Le financement de leurs projets est le levier de rétention le plus puissant : un chercheur ne quitte pas la France pour un salaire légèrement supérieur s’il dispose ici des moyens de faire sa recherche. La liberté académique est préservée dans ce modèle : le financement privé donne un droit sur le brevet final, pas sur la direction de la recherche.
L’université et l’accès
L’accès à l’université fonctionne selon une logique organique et non par quotas fixes. Une filière bouchée recrute moins ; une filière en tension recrute tout ce qu’elle peut. Les filtres académiques sont maintenus intégralement : on adapte le volume, pas les exigences. C’est un système vivant qui s’adapte aux besoins réels de l’économie nationale plutôt qu’un carcan administratif figé.
Les grandes écoles sont maintenues pour la formation : leur excellence est réelle et ne doit pas être sacrifiée sur l’autel de l’égalitarisme. Leurs scolarités sont régulées strictement : à but non lucratif, salaires des dirigeants contrôlés, frais de fonctionnement audités, pour les rendre accessibles aux Français méritants quelle que soit leur origine sociale. L’excellence ne doit pas être le privilège de ceux qui peuvent se payer 15 000 euros par an de frais de scolarité.
Le concours universel d’accès à la haute fonction publique
Le monopole de l’ENA et de Sciences Po sur l’accès aux grands corps de l’État est supprimé. Un concours national unique est ouvert à tout diplômé français quelle que soit son école d’origine : sur le modèle des examens impériaux chinois keju, où le mérite prime sur le réseau et l’appartenance. Le contenu combine compétences techniques propres au corps visé, culture générale française et internationale, épreuves pratiques de résolution de problèmes concrets, et entretien devant un jury diversifié ; pas exclusivement composé de hauts fonctionnaires en place.
L’INSP et Sciences Po peuvent continuer d’exister comme écoles de formation : ils perdent leur monopole implicite sur l’accès au pouvoir. Un ingénieur de l’INSA Lyon, un juriste de l’université de Bordeaux, un médecin reconverti peuvent accéder aux plus hautes fonctions de l’État si leur compétence est démontrée. C’est la méritocratie réelle contre la méritocratie d’apparence.
Le pantouflage est réglé par construction : un fonctionnaire qui rejoint le privé fait un choix définitif. Les critères d’accès à la fonction publique l’empêchent mécaniquement de revenir aux affaires publiques. Pas besoin d’une règle supplémentaire : l’architecture du système produit le résultat souhaité sans intervention discrétionnaire.