Partie IV - Les chantiers de la souveraineté recouvrée
4 - Énergie et autonomie stratégique
La sécurité d’approvisionnement énergétique constitue un pilier fondamental de l’indépendance nationale. La maîtrise du mix énergétique, la compétitivité pour l’industrie et les ménages, ainsi que l’indépendance vis-à-vis des pressions extérieures sont des objectifs centraux directement liés à la souveraineté et à la puissance de l’État. L’énergie n’est pas un marché comme les autres : c’est un levier de puissance, une condition de la production industrielle et une question de survie collective en situation de crise.
Le mécanisme de prix européen - une aberration souveraine
Avant de traiter les solutions, il faut nommer le problème structurel. La France produit l’électricité la moins chère d’Europe grâce à son parc nucléaire, et pourtant les factures des Français sont indexées sur le coût du gaz naturel allemand. Ce paradoxe est le produit du mécanisme de prix marginaliste européen, selon lequel le prix de marché de l’électricité est fixé par le coût de la dernière source mobilisée pour équilibrer le réseau : le gaz, toujours plus cher que le nucléaire. La France ne contrôle pas ce mécanisme. En 2022, ce paradoxe a atteint son paroxysme : au moment précis où la guerre en Ukraine faisait exploser les prix du gaz européen, le parc nucléaire français subissait une crise inédite de corrosion sous contrainte sur les circuits d’injection de sécurité de plusieurs réacteurs, découverte fin 2021. Plus de la moitié des 56 réacteurs se sont retrouvés à l’arrêt simultanément, faisant chuter la production à 279 TWh, son plus bas historique. La combinaison des deux (baisse de production nationale et prix indexé sur le gaz européen) a produit une explosion des factures sans précédent. La production a été progressivement rétablie à partir de début 2023. La sortie de l’Union européenne met fin à ce mécanisme : la France fixe souverainement le prix de son électricité sur la base de son coût réel de production. C’est l’un des avantages immédiats et concrets de la souveraineté retrouvée.
Le nucléaire - monopole naturel à maîtriser pleinement
Le nucléaire occupe une place centrale dans la stratégie énergétique souveraine. Il est essentiel de distinguer l’énergie pilotable de l’énergie non pilotable afin de planifier efficacement la production et d’assurer une continuité stable des approvisionnements. L’énergie nucléaire constitue un monopole structurel : elle repose sur des investissements lourds, des infrastructures intégrées, une planification de très long terme et une responsabilité absolue en matière de sûreté. La soumettre à des mécanismes de marché et à des dispositifs de redistribution complexes revient à nier sa nature même. Le mécanisme dit de versement nucléaire universel, présenté comme un dispositif d’équilibrage, organise en réalité une fragmentation des flux financiers, une multiplication des intermédiaires et une dilution de la responsabilité, là où la souveraineté énergétique exige une architecture simple, lisible et unifiée.
Un tel monopole ne peut relever que de la pleine maîtrise nationale. La scission d’EDF en plusieurs entités (EDF, RTE et ENEDIS) a entraîné une duplication des compétences, un interlocuteur flou et des coûts plus élevés. Une seule et même entreprise souveraine assure la production, la distribution et la maintenance, avec une responsabilité unique et une chaîne décisionnelle lisible. Toute mesure de restructuration ou de nationalisation est validée par le Sénat réformé comme instrument stratégique de l’État.
L’uranium - dépendance gérée, 4e génération comme horizon
La France ne produit pas d’uranium sur son territoire en quantité significative. Cette dépendance est réelle et assumée : tant que les approvisionnements sont diversifiés entre plusieurs fournisseurs fiables, elle ne constitue pas une vulnérabilité critique à court terme. Des stocks stratégiques de long terme sont constitués et maintenus pour absorber toute rupture d’approvisionnement. La vraie réponse souveraine est l’accélération du déploiement des réacteurs de quatrième génération (de type Phénix, Superphénix, ASTRID) qui ferment la boucle nucléaire en réutilisant les déchets comme combustible. À terme, la France dispose d’un stock de déchets nucléaires suffisant pour alimenter ses réacteurs pendant plusieurs siècles sans nouvel approvisionnement en uranium. C’est la souveraineté énergétique absolue, et raison de plus d’en faire une priorité de recherche stratégique nationale.
L’hydraulique - maximiser ce qu’on a
L’hydraulique est une énergie pilotable, souveraine et décarbonée. L’objectif est de rénover 100% des barrages nationaux pour optimiser leur production et de supprimer les concessions privées sur ces infrastructures stratégiques. La détention de concessions privées sur des actifs aussi essentiels que les barrages est incompatible avec la souveraineté énergétique. L’hydraulique ne peut pas être étendue significativement, le territoire étant ce qu’il est, mais elle peut être optimisée et sécurisée.
Les énergies renouvelables intermittentes - maintien sans expansion
Les énergies renouvelables intermittentes (solaire, éolien) sont maintenues dans leur parc existant, mais aucune nouvelle concession ou expansion n’est autorisée. Leur intermittence, leur rendement inférieur aux technologies pilotables et leur dépendance à des matériaux critiques importés exposent le pays à des vulnérabilités économiques et géopolitiques. La priorité reste à une énergie décarbonée et pilotable. Cette position n’est pas idéologique : c’est une lecture pragmatique des contraintes d’un réseau souverain.
La géothermie - une ressource souveraine massivement sous-exploitée
La géothermie est pilotable, non intermittente, décarbonée et sans dépendance aux importations. Elle constitue pour la France une ressource souveraine exceptionnelle à deux niveaux distincts.
En métropole, la géothermie profonde de basse énergie (exploitant les aquifères chauds à 1 000 à 2 000 mètres de profondeur) est déjà une réalité. Le bassin parisien dispose de l’aquifère du Dogger, l’un des plus exploités au monde, avec 58 centrales alimentant en chaleur plusieurs centaines de milliers de logements en Île-de-France. Le bassin aquitain présente un potentiel similaire encore largement inexploité. Pour 1 kWh d’électricité consommée, ces installations produisent environ 20 kWh de chaleur : un rendement sans équivalent. Cette ressource réduit mécaniquement la dépendance au gaz importé pour le chauffage urbain et industriel, partout où la géologie le permet. La rénovation thermique massive du parc bâti, pilotée par le Commissariat au Plan en coopération avec les préfets départementaux, complète cette stratégie en réduisant les besoins énergétiques à couvrir.
Dans les territoires volcaniques d’outre-mer, la géothermie haute énergie produit directement de l’électricité : pilotable, non intermittente, au coût parmi les plus bas des énergies renouvelables dans le monde. La Guadeloupe dispose depuis 1986 de la centrale de Bouillante qui couvre 6 à 7% de ses besoins électriques. Ce chiffre est appelé à progresser massivement : le BRGM documente un potentiel de plus de 50 MW supplémentaires exploitables sur la seule Guadeloupe, de quoi couvrir plus de 30% des besoins électriques de l’île dès les années 2030-2035. La Martinique, La Réunion et Mayotte présentent des potentiels géothermiques similaires, insuffisamment explorés à ce jour. Le contexte est celui d’une dépendance énergétique aux fossiles importés qui dépasse 85 à 90% dans ces territoires : une vulnérabilité stratégique et économique inacceptable pour des territoires français. Les seuls obstacles actuels sont administratifs et financiers ; la CDC et le Commissariat au Plan ont précisément pour mission de les lever. La géothermie haute énergie, en combinaison avec l’hydraulique existante, constitue la base pilotable souveraine d’un mix qui vise l’autonomie électrique complète de ces territoires à l’horizon 2050.
Les énergies marines - un complément pour les territoires les plus exposés
Pour les territoires où la géothermie reste insuffisante, la France dispose d'un second levier souverain encore largement inexploité : les énergies marines. La houlomotrice, qui convertit l'énergie des vagues en électricité, présente un potentiel réel pour les îles atlantiques et pacifiques exposées à des houles régulières et puissantes. La thermique des mers, qui exploite l'écart de température entre les eaux de surface et les eaux profondes, constitue une ressource pilotable et continue particulièrement adaptée aux territoires tropicaux. Ces filières n'ont pas la maturité industrielle du nucléaire ou de la géothermie : leur horizon est de dix à vingt ans. Mais la France dispose d'un espace maritime exceptionnel, de laboratoires de recherche actifs sur ces technologies, et d'une dépendance aux fossiles importés dans ces territoires qui dépasse 85% dans certains cas. Financer massivement la recherche maintenant, c'est garantir l'autonomie énergétique de ces territoires dans la prochaine génération. Le Commissariat au Plan coordonne ces priorités de recherche en lien avec les industriels de l'énergie et les territoires concernés.
La dépendance au pétrole - réduction active par les algues
La France importe la quasi-totalité de son pétrole : une dépendance stratégique qui expose l’économie nationale aux tensions géopolitiques et aux volatilités des marchés mondiaux. Des stocks stratégiques de long terme sont constitués pour absorber les ruptures d’approvisionnement à court terme. La réponse souveraine de long terme est la réduction active de cette dépendance par substitution progressive, dont la filière algues est le levier principal. Les micro-algues présentent des rendements en huile de 30 à 120 fois supérieurs aux cultures terrestres oléagineuses et peuvent être produites partout sur nos territoires maritimes sans consommer de terres arables. La France possède le deuxième espace maritime mondial : c’est un actif stratégique pour cette filière. Le chantier de recherche sur les algocarburants est traité dans le chantier recherche et université comme priorité de recherche stratégique nationale, avec un horizon industriel réaliste à 10-20 ans. En attendant, les raffineries françaises, protégées par la golden share souveraine, restent opérationnelles dans le cadre actuel.
La résilience stratégique
Le Commissariat au Plan assure la cartographie et la sécurisation des dépendances critiques du secteur énergétique, en identifiant les composants et matières essentielles dont l’absence pourrait compromettre la souveraineté nationale. Il anticipe les scénarios de choc (pannes majeures, attaques sur les infrastructures critiques, ruptures dans les chaînes d’approvisionnement) et s’assure que des dispositifs stratégiques préservent le fonctionnement du système énergétique national dans tous les cas. La HCEP assure le suivi indépendant et continu de ces dispositifs.
L’ensemble de ces choix vise un objectif simple et non négociable : que la France ne soit jamais à la merci d’une décision extérieure pour allumer ses lumières, chauffer ses foyers et faire tourner ses usines.