Partie IV - Les chantiers de la souveraineté recouvrée
3 - Industrie et capacité productive
La souveraineté nationale repose, pour une large part, sur la capacité d’un pays à produire ce dont il a besoin. L’industrie n’est pas seulement un secteur économique parmi d’autres : elle constitue l’ossature matérielle de la puissance, de l’autonomie stratégique et de la résilience d’une nation. La désindustrialisation massive de la France n’est ni un accident ni une fatalité ; elle est le résultat de choix politiques et doctrinaux précis, dont les effets cumulatifs ont profondément affaibli la capacité productive du pays.
L’étendue du désastre
Les chiffres sont sans appel. La France comptait 5,5 millions d’emplois industriels en 1980, représentant 24% de l’emploi total et 19-20% du PIB. Elle en compte moins de 3 millions aujourd’hui, soit environ 10% du PIB. Sur l’ensemble de la période 1970-2020, la France est le pays européen qui s’est le plus désindustrialisé : 2,5 millions d’emplois industriels perdus depuis 1974, et une part de l’industrie manufacturière dans la valeur ajoutée passée de 25% en 1961 à 11% en 2010. En 2023, la France se classe 20-25e sur 27 États membres de l’Union européenne pour la part industrielle dans son PIB - selon les modes de calcul -. Ce classement dit tout.
Ce n’est pas la mondialisation seule qui explique ce résultat. La différence entre les emplois que des entreprises françaises ont délocalisés à l’étranger et les emplois de filiales étrangères créés en France représente 1,3 million de personnes, soit 53% de l’emploi industriel actuel. En Allemagne, ce chiffre est de 17%. Ce n’est pas une fatalité économique : c’est le résultat de choix délibérés d’entreprises françaises, encouragées par un cadre fiscal, monétaire et réglementaire qui rendait la délocalisation plus rentable que l’investissement productif national. La destruction de l’industrie n’est pas seulement une perte d’emplois ; c’est une perte de capacité d’innovation, puisque l’industrie représente 85% de l’effort national de R&D. Détruire l’usine, c’est détruire le laboratoire.
Les causes structurelles
Depuis plusieurs décennies, l’industrie française a été soumise à une mise en concurrence dite "libre et non faussée", érigée en dogme au niveau européen. Ce principe a produit des effets asymétriques et destructeurs : en exposant sans protection des filières industrielles nationales à une concurrence mondiale fondée sur des écarts de salaires, de normes sociales, environnementales et fiscales, il a mécaniquement favorisé les délocalisations, les fermetures de sites et la perte de savoir-faire.
À cette concurrence s’est ajoutée la contrainte monétaire. L’euro, conçu pour des économies structurellement différentes, s’est révélé durablement surévalué pour l’industrie française. Une monnaie trop forte renchérit les exportations, favorise les importations et pénalise les productions à forte intensité industrielle. Ce biais monétaire a contribué à l’érosion progressive de la compétitivité de l’appareil productif, sans que l’État ne dispose des leviers nécessaires pour y répondre.
Enfin, cette dynamique s’est inscrite dans un cadre idéologique plus large, théorisé dès les années 1980 : celui de la "société de services". Selon cette vision, l’industrie lourde et manufacturière était appelée à disparaître des pays développés, au profit d’économies tertiarisées, tandis que la production serait reléguée vers des pays à bas coûts. Cette doctrine a justifié des politiques de désengagement industriel, d’abandon de filières entières et de dépendance accrue à l’égard de l’extérieur. La crise sanitaire de 2020, les tensions géopolitiques récentes et les chocs énergétiques ont brutalement rappelé qu’un pays qui ne produit plus ne décide plus.
Le tissu des PME et ETI - ossature de la reconquête
La réindustrialisation ne viendra pas des grands groupes cotés en bourse dont la logique première est la rentabilité trimestrielle pour leurs actionnaires. Elle viendra du tissu des PME et ETI industrielles spécialisées : des entreprises à taille humaine, souvent familiales, ancrées dans leur territoire, maîtresses de leur savoir-faire sur une niche précise. L’Allemagne en a fait la démonstration, non comme modèle à copier, mais comme preuve que c’est possible. Ses 1 300 "champions cachés" industriels (des PME et ETI qui dominent leur niche mondiale depuis leur territoire d’origine en Bavière, en Bade-Wurtemberg ou en Rhénanie) constituent l’ossature silencieuse de l’excédent commercial allemand. La France dispose des mêmes entreprises. Elles manquent de capital patient de long terme, de protection contre les rachats prédateurs étrangers, et de commandes publiques qui stabiliseraient leur carnet de commandes. Les outils existent dans ce projet : la golden share universelle qui protège de tout rachat étranger non souverain, les aides d’État conditionnées à la cession de parts qui favorisent structurellement les petites structures, et le capital patient de la Caisse des Dépôts. Il s’agit de les orienter délibérément vers ce tissu productif.
Définition des secteurs stratégiques
La restauration de la souveraineté industrielle suppose d’abord une hiérarchisation claire. Tous les secteurs ne relèvent pas du même niveau d’enjeu stratégique. L’État identifie et assume la protection prioritaire des filières essentielles à l’indépendance nationale : énergie, défense, transports, santé, électronique, matériaux critiques, chimie de base, agro-industrie, infrastructures numériques et industrielles. Cette hiérarchisation inclut un critère explicite d’impact sur la souveraineté nationale afin de distinguer les filières vitales des filières secondaires. Elle est coordonnée avec les secteurs agricoles et énergétiques pour garantir une approche intégrée de la souveraineté matérielle. Elle n’est pas figée ; elle évolue en fonction des mutations technologiques, des tensions internationales et des vulnérabilités identifiées par le Commissariat au Plan.
Relocalisation ciblée et pragmatique
La relocalisation ne peut être ni totale ni idéologique. Il ne s’agit pas de rapatrier indistinctement toute production, mais de restaurer en priorité les capacités critiques dont l’absence expose directement la nation à des risques majeurs. Cette relocalisation est ciblée, progressive et soutenue par des instruments concrets : politique monétaire adaptée, commandes publiques orientées vers les producteurs nationaux, protection commerciale sélective validée par le Commissariat au Plan et le Sénat réformé, soutien à l’investissement productif. Le soutien peut aller jusqu’à la nationalisation, mais uniquement après validation du Sénat réformé et coordination avec le Commissariat au Plan, lorsque la sauvegarde d’un secteur stratégique, d’un outil industriel essentiel ou d’un savoir-faire critique l’exige. Ces mesures sont des instruments stratégiques ciblés et temporaires, et non une politique permanente de dirigisme industriel.
Formation et reconstitution des compétences
La réindustrialisation a une condition préalable que les discours politiques négligent systématiquement : les savoir-faire. On ne rouvre pas une usine sans les ouvriers qualifiés pour la faire tourner. La désindustrialisation a détruit des compétences techniques qui mettent dix à quinze ans à reconstituer ; un outilleur, un fondeur, un chaudronnier de précision ne s’improvise pas. Cette reconstitution des compétences est un chantier à part entière, traité en lien direct avec le chantier patrimoine et formation via le partenariat entre l’Établissement Public National du Patrimoine et les Compagnons du Devoir, dont les chantiers de formation sur le patrimoine national constituent précisément le terrain d’apprentissage des métiers techniques de haut niveau que la réindustrialisation exige.
Trajectoire de réindustrialisation et réservoir humain
La réindustrialisation n'est pas un slogan : c'est un objectif chiffré, programmé et évaluable. Sous le régime actuel sans souveraineté, le rythme de création nette d'emplois industriels s'établit autour de ~28 000 emplois/an (données DGE 2024). Sous le régime souverain avec les outils mobilisés par le projet - souveraineté monétaire, golden share universelle, Commissariat au Plan, effet systémique de rétention, protectionnisme ciblé, commandes publiques orientées, capital patient de la Caisse des Dépôts - la trajectoire cible est une montée progressive vers 200 000 emplois industriels nets par an en régime de croisière.
Nature de cet objectif : cible assumée, pas projection tendancielle
Ce chiffre est une cible de trajectoire, pas une projection issue d'une modélisation économétrique. Il correspond à 7 fois le rythme actuel de création nette d'emplois industriels. Il est volontairement ambitieux : c'est la cohérence avec l'ensemble des leviers mobilisés par le projet qui justifie cette ambition, pas une tendance historique. Aucun pays comparable n'a réalisé une telle bascule par politique publique à l'époque contemporaine. Le projet assume donc un pari de rupture, dont la justification est la convergence simultanée de tous les leviers souverains, et non l'extrapolation d'un passé récent.
Trajectoire de montée en puissance sur dix ans
L'atteinte du régime de croisière est progressive sur dix ans, contrainte par le rythme physique de reconstitution des capacités (formation, foncier industriel, équipements, chaînes logistiques). Le cumul sur vingt ans représente environ 1,8 à 2 millions d'emplois industriels nets créés, soit environ les deux tiers de la régression historique rattrapés en une génération. L'objectif n'est pas un chiffre rond : c'est une inversion durable de la tendance longue.
Suivi HCEP et clause de révision
La trajectoire est suivie annuellement par la HCEP qui publie un rapport public sur le rythme effectif de création d'emplois industriels. Tout écart significatif de plus de 30% sur deux années consécutives entre la trajectoire cible et la trajectoire observée déclenche une évaluation complète par la HCEP, avec obligation de réponse du gouvernement sous six semaines selon le mécanisme prévu dans le chantier institutionnel. Si la trajectoire observée dépasse la cible, l'objectif est revu à la hausse ; si elle est durablement inférieure, les causes sont identifiées publiquement et les politiques correctives sont arbitrées sans complaisance.
Le réservoir humain : où trouve-t-on les bras ?
Cette cible pose une question matérielle évidente : où trouve-t-on les 2 millions d'ouvriers qualifiés supplémentaires à horizon 20 ans ? L'objection « on n'aura pas assez de bras » est légitime. Elle est aussi partiellement fondée. Mais elle néglige trois réservoirs concrets qu'une politique nationale assumée peut mobiliser.
Un nombre significatif de travailleurs sont aujourd'hui employés dans des secteurs à faible valeur ajoutée ou en déclin structurel : services de plateformes (livraison, VTC, microtâches), commerce de détail en restructuration, administration intermédiaire en cours de rationalisation par le projet, services publics redondants supprimés. L'ordre de grandeur mobilisable sur 15 à 20 ans est de l'ordre de 1 à 1,5 million de personnes.
Ces travailleurs ne sont pas condamnés à la précarité. Une politique de réorientation active - formation qualifiante rémunérée, accompagnement sur deux à trois ans, garantie de reclassement dans une filière industrielle en croissance - est cohérente avec l'obligation de service de long terme que l'État doit à ses citoyens. Ce n'est pas une punition : c'est une offre de transition vers un travail à plus forte valeur ajoutée et plus grande utilité collective.
La France compte environ 2,5 millions de chômeurs (toutes catégories confondues) et plusieurs millions de personnes éloignées de l'emploi non comptabilisées. Une partie significative est déjà qualifiée dans des métiers industriels ou techniques - anciens ouvriers qualifiés, techniciens, ingénieurs dont les filières ont disparu ou ont été délocalisées. Pour ces profils, une simple mise à jour des compétences (6 à 12 mois de formation ciblée) suffit à les rendre immédiatement employables dans les filières restaurées. L'ordre de grandeur mobilisable est de 500 000 à 1 million sur 10 à 15 ans.
Cette population a été traitée pendant quarante ans comme un coût social à gérer via les allocations chômage et le RSA. Elle est en réalité une ressource productive immédiate, sous-exploitée par incapacité des politiques publiques précédentes à identifier et mobiliser les compétences disponibles. La cartographie nationale des savoir-faire résiduels, coordonnée par le Commissariat au Plan avec les préfectures départementales et les anciens bassins industriels, est un chantier prioritaire de la transition.
Environ 700 000 jeunes entrent chaque année sur le marché du travail. Aujourd'hui, une proportion faible s'oriente vers les filières techniques et industrielles, par dévalorisation culturelle accumulée depuis les années 1980 et par absence de débouchés visibles. Le projet renverse ces deux facteurs : les filières techniques deviennent visiblement porteuses, les salaires industriels remontent sous l'effet de la protection commerciale et du capital patient, le discours public valorise les métiers productifs au même titre que les fonctions intellectuelles.
L'effet sur les cohortes entrantes est progressif mais cumulatif. Avec 100 000 à 150 000 jeunes par cohorte annuelle orientés vers les filières industrielles (contre ~50 000 à 70 000 aujourd'hui), le flux annuel d'entrants se rapproche de la moitié de la cible de 200 000 emplois nets/an, le complément venant de la réorientation et de la mobilisation du chômage qualifié.
La formation massive n'est pas laissée aux seuls centres de formation existants, sous-dimensionnés et parfois déconnectés des besoins industriels réels. Elle s'appuie sur trois leviers articulés :
- les Compagnons du Devoir, pour les métiers techniques traditionnels et le patrimoine, en partenariat étendu avec les filières de production courante
- un réseau national de centres de formation technique restaurés, co-piloté par le Commissariat au Plan et les préfectures départementales, avec participation directe des entreprises industrielles du bassin concerné
- une reconnaissance des acquis de l'expérience industrielle accélérée, pour les travailleurs issus de filières équivalentes à l'étranger ou de secteurs proches
La formation en situation dans les chantiers patrimoniaux de l'EPNP (Notre-Dame, Versailles, grands sites) sert de socle de formation aux métiers techniques de haut niveau, comme détaillé dans le chantier culture et patrimoine. C'est la même logique appliquée : on forme en produisant, on produit en formant.
La somme des trois réservoirs - réorientation (1 à 1,5 million), mobilisation du chômage qualifié (500 000 à 1 million), cohortes entrantes supplémentairement orientées (50 000 à 80 000 par an supplémentaires, soit 1 à 1,6 million sur 20 ans) - dépasse largement les 2 millions d'emplois nets industriels visés à horizon 20 ans. La contrainte n'est donc pas le réservoir humain en soi : elle est la capacité de formation et d'accompagnement à échelonner ces flux sans gaspillage ni destruction de compétences existantes. C'est un défi opérationnel, pas un mur démographique.
Chaînes de valeur critiques et dépendances industrielles
La souveraineté industrielle ne se mesure pas uniquement à la présence d’usines sur le territoire, mais à la maîtrise des chaînes de valeur dans leur ensemble. Une production finale localisée en France mais dépendante de composants, de matières premières ou de technologies étrangères demeure vulnérable. L’objectif est d’identifier les dépendances critiques à chaque maillon de la chaîne (extraction, transformation, composants, logiciels, maintenance) et de réduire progressivement celles qui compromettent l’autonomie nationale. Le Commissariat au Plan suit cette réduction, priorise les vulnérabilités et propose des solutions correctives en concertation avec les acteurs industriels et agricoles.
Les matériaux critiques et la souveraineté industrielle
La dépendance aux matériaux critiques est l’une des vulnérabilités stratégiques les plus sous-estimées de l’économie française. Les terres rares, le lithium, le cobalt, le gallium, le germanium : ces métaux sont indispensables à la quasi-totalité des technologies industrielles modernes, de l’électronique de défense aux batteries en passant par les aimants permanents, les semi-conducteurs et les équipements de production d’énergie. Sans eux, pas de réindustrialisation souveraine possible.
La dépendance à la Chine sur ce sujet est massive et documentée : 70% de l’extraction mondiale et 85 à 95% du raffinage et de la transformation. Cette concentration n’est pas le fruit du hasard mais d’une stratégie délibérée menée sur plusieurs décennies. En novembre 2025, la Chine a cessé de fournir des terres rares à ses clients habituels, et des entreprises européennes ont suspendu leur production faute d’approvisionnement. Ce n’est pas une hypothèse de risque. C’est un fait documenté.
Les atouts français - un potentiel réel encore mal connu
La France n’est pas démunie face à cette dépendance. Elle dispose d’un ensemble d’atouts concrets qui justifient une stratégie souveraine offensive sur les matériaux critiques.
Le premier atout est le lithium de l’Allier : l’un des cinq plus grands gisements mondiaux, découvert grâce à une carrière de kaolin existante dans le Massif central. Des forages exploratoires sont en cours. Ce gisement représente une opportunité de souveraineté directe sur les batteries et les véhicules électriques, deux secteurs industriels stratégiques pour les prochaines décennies. Son exploitation à moyen terme, encadrée et pilotée souverainement, doit être préparée dès maintenant.
Le deuxième atout est le potentiel minier plus large du territoire métropolitain et des outre-mer (Bretagne, Guyane, Polynésie) qui recèle des gisements de terres rares modestes en métropole mais potentiellement significatifs dans nos territoires d’outre-mer. Ce potentiel est encore insuffisamment caractérisé. Le grand inventaire minier lancé en 2025 par le BRGM (53 millions d’euros sur cinq ans, financés dans le cadre de France 2030) couvre environ 60 substances critiques contre 22 dans le précédent inventaire des années 1970-1990. Les techniques de détection actuelles permettent d’explorer des profondeurs et des zones inaccessibles à l’époque. La loi Hulot, qui interdit l’exploration et l’exploitation des hydrocarbures liquides et gazeux, ne concerne pas les métaux critiques : l’inventaire est donc parfaitement légal et en cours. Ses résultats, attendus progressivement sur cinq ans, constituent une base souveraine indispensable pour toute décision d’exploitation future.
Le troisième atout, et le plus stratégique à long terme, est le potentiel des sulfures polymétalliques dans les zones volcaniques de notre domaine maritime. Ces gisements hydrothermaux se forment autour des cheminées volcaniques sous-marines à des profondeurs de 1 000 à 4 000 mètres. Ils contiennent du cuivre, zinc, or, argent, cobalt et des métaux du groupe des terres rares, avec des teneurs supérieures à celles de nombreuses mines exploitées à terre. La France dispose précisément des zones volcaniques les plus favorables à leur formation (Wallis-et-Futuna, les Antilles, Saint-Paul et Amsterdam) dans une ZEE de 11 millions de km². La position souveraine est claire : pousser massivement la recherche pour avoir des réponses précises sur la faisabilité technique, les impacts environnementaux sur les écosystèmes des cheminées hydrothermales, et le potentiel industriel réel. Aucune décision d’exploitation ne peut être prise avant d’avoir ces réponses. Mais financer cette recherche est une priorité absolue ; laisser d’autres puissances cartographier nos fonds marins à notre place serait une faute stratégique majeure.
Le quatrième levier est le recyclage souverain : la réponse opérationnelle à court terme. Les terres rares sont présentes dans les équipements électroniques en fin de vie (ampoules basse consommation, écrans, véhicules électriques, équipements de défense). Une filière nationale de recyclage des métaux critiques, développée activement sous pilotage du Commissariat au Plan, réduit la dépendance aux importations sans attendre les résultats de l’exploration minière. C’est la voie la plus rapide vers une souveraineté partielle sur ces matériaux.
Politique industrielle nationale
La refondation industrielle exige une politique industrielle assumée, pilotée par l’État et articulée avec les nouvelles institutions. Cette politique rompt avec le dogme de la neutralité publique et du laisser-faire. L’État n’a pas vocation à tout produire ; il fixe un cap, sécurise les conditions de production et garantit que les choix industriels servent l’intérêt national plutôt que des logiques exclusivement financières ou extraterritoriales. L’innovation et la R&D sont intégrées comme leviers stratégiques de souveraineté : une industrie qui innove est une industrie qui ne peut pas être facilement remplacée.
Articulation entre industrie civile et défense
La souveraineté industrielle implique une articulation étroite entre industrie civile et défense. Les grandes puissances industrielles ont toujours su faire circuler les innovations, les compétences et les capacités entre ces deux sphères. Une base industrielle et technologique de défense solide irrigue l’ensemble de l’économie productive, tandis qu’une industrie civile performante renforce l’autonomie militaire. Cette synergie est un facteur déterminant de puissance, de résilience et de crédibilité stratégique.
L'indicateur de souveraineté productive et son suivi
La réindustrialisation n'est pas une fin en soi. Son objectif final est la restauration progressive de la capacité de la France à couvrir sa propre consommation par sa propre production, là où cette couverture est physiquement et économiquement possible. Certaines importations sont structurellement irréductibles - matières premières géologiquement absentes du territoire, produits agricoles non cultivables sous nos climats, énergies fossiles avant transition vers les algocarburants. Pour tout le reste, la France doit tendre vers l'élimination de toute dépendance évitable.
Un indicateur combiné global et sectoriel
Le Commissariat au Plan, en lien avec la HCEP, suit annuellement deux niveaux d'indicateurs :
- un indicateur global de couverture nationale : rapport entre production française et consommation française de biens manufacturés, corrigé des imports irréductibles clairement identifiés. C'est l'indicateur politique de pilotage, publié annuellement et accessible à tous
- des indicateurs sectoriels : un indicateur par secteur stratégique (alimentation, énergie, santé et pharmaceutique, équipement industriel, électronique, matériaux de construction, chimie, textile, automobile, numérique). La liste des secteurs suivis est révisée tous les cinq ans par le Commissariat au Plan
Le suivi sectoriel sert à détecter les décrochages ciblés : un taux global stable peut masquer la dégradation d'un secteur critique, compensée par la progression d'un autre. C'est le décrochage sectoriel qu'il faut identifier et traiter, pas la moyenne.
Trajectoire : la monotonie croissante comme principe
L'objectif n'est pas un chiffre final figé mais une trajectoire monotone croissante. Chaque année, le taux de couverture nationale - global et sectoriel - doit progresser ou à défaut rester stable. Une baisse est un signal d'alerte qui déclenche automatiquement une procédure d'évaluation. Cette logique de trajectoire plutôt que de cible numérique évite deux écueils : la démagogie du chiffre rond (« 90% made in France ») qui se révèle intenable à l'analyse, et le relâchement une fois une cible atteinte. La souveraineté productive est une discipline permanente, pas une ligne d'arrivée.
Déclenchement automatique de l'évaluation HCEP
Le mécanisme d'alerte est gradué :
- Toute baisse constatée sur une année, globale ou sectorielle, déclenche automatiquement une note HCEP : analyse courte et publique des causes de la baisse (choc conjoncturel, défaillance d'une filière, évolution de la consommation, etc.)
- Une baisse supérieure à deux points de pourcentage sur une année, ou toute baisse constatée sur deux années consécutives, déclenche une évaluation HCEP complète, avec obligation de réponse publique du gouvernement dans les six semaines selon le mécanisme général détaillé dans le chantier institutionnel
Ces évaluations ne sont pas des sanctions : ce sont des exigences de transparence. Le gouvernement reste souverain dans sa réponse : il peut accepter la préconisation de la HCEP, s'en écarter, ou la refuser. Mais il le fait publiquement, en exposant ses raisons, devant la nation qui en tire les conséquences politiques.
Clause de suspension en cas de crise majeure
La trajectoire monotone croissante est un principe permanent. Elle admet toutefois une clause explicite de suspension temporaire en cas de crise majeure reconnue comme telle par le Sénat réformé : pandémie, catastrophe naturelle nationale, conflit armé, crise énergétique structurelle. Cette reconnaissance de crise ne peut pas être décidée par le gouvernement seul : elle nécessite un vote à la majorité absolue du Sénat réformé, public et motivé. La suspension est limitée à la durée de la crise et ses conséquences directes, et s'accompagne d'un plan de retour à trajectoire qui est lui-même évalué par la HCEP.
Cette clause empêche qu'une crise temporaire soit utilisée comme motif d'échec du projet. Elle empêche aussi que « crise » devienne un prétexte permanent pour relâcher la discipline souveraine. Les deux écueils sont neutralisés par la même exigence : la crise doit être reconnue publiquement, motivée, et le retour à la trajectoire doit être programmé.
La reconquête industrielle n’est donc pas un projet sectoriel : c’est un projet national. Elle conditionne la capacité de la France à décider librement, à protéger sa population et à peser dans un monde redevenu brutalement conflictuel. Sans industrie, il n’y a ni souveraineté durable ni indépendance réelle.