Partie IV - Les chantiers de la souveraineté recouvrée

2 - Agriculture et souveraineté alimentaire

Aucune nation ne peut prétendre à la souveraineté si elle n’est pas en mesure de nourrir sa population. La sécurité alimentaire n’est pas un sujet sectoriel parmi d’autres : elle constitue l’un des fondements matériels de l’indépendance nationale. Un État qui dépend de l’extérieur pour assurer l’alimentation de son peuple se place, de fait, dans une situation de vulnérabilité stratégique permanente, exposée aux chantages, aux ruptures d’approvisionnement et aux crises internationales.
La souveraineté alimentaire ne signifie ni l’autarcie ni le repli, mais la capacité effective à décider, à produire et à arbitrer en fonction de l’intérêt national. Elle implique que la France dispose, sur son territoire, des terres, des savoir-faire, des infrastructures et des agriculteurs nécessaires pour garantir, en toute circonstance, l’accès à une alimentation suffisante, saine et maîtrisée.

Les dépendances actuelles : une souveraineté confisquée

La fragilisation de l’agriculture française ne relève pas d’un simple déclin économique ou d’erreurs ponctuelles de politique publique. Elle est le produit d’une perte structurelle de souveraineté, étroitement liée au transfert de la compétence commerciale à l’Union européenne, devenue compétence exclusive.
La France ne décide plus librement avec qui elle commerce, ni dans quelles conditions. Les accords de libre-échange sont négociés et conclus sans maîtrise nationale des clauses sanitaires, sociales, environnementales ou agricoles. Ils mettent en concurrence directe les agriculteurs français avec des productions étrangères soumises à des normes radicalement différentes, tout en imposant aux producteurs nationaux des contraintes toujours plus lourdes. À cette dépendance commerciale s’ajoute une dépendance croissante aux importations alimentaires, aux intrants agricoles, aux engrais, aux semences et à l’énergie. L’agriculture française, pourtant historiquement autosuffisante et exportatrice, est devenue vulnérable aux ruptures logistiques, aux tensions géopolitiques et aux décisions prises hors de tout contrôle démocratique national.
Cette situation révèle une contradiction majeure : on exige des agriculteurs qu’ils respectent des normes strictes, tout en les exposant à une concurrence déloyale organisée au nom de traités qu’ils n’ont ni choisis ni approuvés.

Protection du foncier et des capacités de production

La souveraineté alimentaire suppose d’abord la protection du foncier agricole. La terre n’est pas une marchandise comme une autre : elle est un actif stratégique. Sa concentration excessive, sa financiarisation ou son rachat par des intérêts étrangers constituent des atteintes directes à l’indépendance nationale. La transition de souveraineté implique un contrôle renforcé des ventes de terres agricoles, une lutte active contre l’artificialisation des sols productifs et une priorité donnée à l’installation, à la transmission et au maintien des exploitations sur l’ensemble du territoire. Ces mesures sont planifiées et suivies par le Commissariat au Plan, qui coordonne les acteurs concernés, évalue les capacités de production et propose les ajustements nécessaires.

Statut et revenu des agriculteurs

Aucune politique de souveraineté alimentaire n’est possible sans agriculteurs nombreux, reconnus et correctement rémunérés. Le statut de l’agriculteur est repensé comme celui d’un acteur stratégique de la nation, et non d’un simple producteur soumis aux aléas du marché mondial.
Deux mécanismes complémentaires garantissent un revenu décent, stable et prévisible. Le premier est un prix plancher souverain : l’État fixe un prix minimum en dessous duquel aucun produit agricole français ne peut être acheté sur le territoire national. Ce prix est défini par le Commissariat au Plan sur la base du coût de production réel plus une marge viable, et s’impose à la grande distribution comme à l’industrie agroalimentaire sans exception. Le second est un système de contrats pluriannuels : l’État garantit des contrats d’achat sur trois à cinq ans aux agriculteurs qui produisent pour les besoins stratégiques nationaux (stocks alimentaires souverains, cantines scolaires, hôpitaux, armée). Ces contrats donnent une visibilité long terme que le marché seul ne peut pas offrir.
Les intermédiaires qui refuseraient de répercuter les prix planchers sur leurs marges pour limiter l’impact sur les prix finaux s’exposent à la mise en concurrence directe par une structure publique à marge zéro. Ce n’est pas une menace rhétorique : c’est le mécanisme qui disciplinera structurellement les marges sans avoir à les réguler par décret.

La souveraineté semencière

La dépendance aux semences des grands groupes agrochimiques (semences hybrides non reproductibles d’une année sur l’autre, brevets qui empêchent les agriculteurs de ressemer leur propre récolte) est une atteinte directe à la souveraineté alimentaire. Un agriculteur qui ne contrôle pas ses semences ne contrôle pas sa production.
Un patrimoine semencier public souverain est constitué : banque nationale des variétés paysannes, reproductibles et adaptées aux terroirs français. Les semences non reproductibles brevetées par des entités étrangères sont interdites sur le territoire national. Les agriculteurs qui dépendent aujourd’hui massivement de ces semences bénéficient d’un accompagnement de transition (financier, technique et agronomique) pour retrouver leur autonomie semencière sans rupture de production.
Ce patrimoine public s’appuie sur un partenariat naturel avec le réseau des associations de conservation des semences : Kokopelli et d’autres associations équivalentes qui conservent, multiplient et transmettent des milliers de variétés paysannes anciennes. Ces associations sont les gardiens vivants du patrimoine semencier national ; elles assurent la conservation pratique, le lien direct avec les agriculteurs, la transmission du savoir-faire de sélection paysanne et la biodiversité cultivée. L’État les soutient et s’appuie sur leur réseau sans les étatiser ni créer de dépendance à l’une d’entre elles. La réserve nationale est le filet de sécurité souverain derrière ce réseau : conservation institutionnelle, disponibilité en cas de crise, ressource pour les agriculteurs en transition. Les deux niveaux sont complémentaires ; le réseau associatif assure la conservation vivante, la réserve nationale assure la conservation stratégique souveraine.

Les intrants - vers une souveraineté progressive

La dépendance aux engrais azotés de synthèse est une vulnérabilité stratégique réelle : leur production repose massivement sur le gaz naturel importé, leur prix est soumis aux tensions géopolitiques mondiales, comme l’a démontré la crise de 2022. La réponse souveraine est progressive et combinée.
À court terme, une industrie d’engrais azotés souveraine est relocalisée sur le territoire national, utilisant l’énergie nucléaire française comme base de production, ce qui supprime la dépendance au gaz étranger et stabilise les coûts pour les agriculteurs. En parallèle, le développement de l’algoculture comme source d’amendements organiques et de biostimulants est soutenu activement : les algues marines, utilisées comme engrais complémentaire depuis le XIIe siècle sur les côtes bretonnes, constituent une ressource souveraine productible sur l’ensemble de nos territoires maritimes sans flux supplémentaires. Riches en potassium, azote, phosphore et hormones de croissance, elles améliorent la structure du sol, la rétention d’eau et la résistance des plantes aux stress climatiques. Elles ne remplacent pas intégralement les engrais azotés pour les grandes cultures céréalières à court terme, mais réduisent significativement la dépendance et créent une filière souveraine à haute valeur ajoutée. C’est un axe de recherche stratégique développé dans le chantier dédié.

La gestion de l’eau agricole

L’eau est une ressource stratégique nationale dont la gestion ne peut pas être laissée aux seules forces du marché ni concentrée dans les mains de quelques acteurs privés. La France fait face à une réduction documentée de sa ressource en eau renouvelable (14% de baisse entre 1990-2001 et 2002-2018) qui impose une gestion souveraine, collective et durable.
La gestion de l’eau agricole suit la géographie naturelle des bassins versants et non les frontières administratives. Une commission de bassin versant composée de l’ensemble des usagers (agriculteurs irrigants et non irrigants, communes, industrie, associations environnementales) arbitre les usages sous supervision du Commissariat au Plan. Les décisions s’appuient sur l’éclairage des scientifiques et des professionnels concernés : hydrologues, agronomes, marins pêcheurs selon les zones. La ressource en eau est un bien commun national ; sa privatisation au bénéfice d’une minorité d’usagers financée par l’argent de tous est incompatible avec le principe d’égalité nationale. Les arbitrages entre usages concurrents (irrigation intensive, maraîchage, élevage, alimentation en eau potable, besoins des écosystèmes) relèvent de la commission de bassin versant, pas de la négociation privée entre acteurs dominants.

La pêche et les ressources maritimes

La France dispose du premier espace maritime exclusif mondial grâce à ses territoires d’outre-mer : 11 millions de km² répartis sur tous les océans. Cette réalité géographique exceptionnelle est une ressource souveraine que le cadre européen a progressivement confisquée ; les quotas de pêche dans nos propres eaux sont définis à Bruxelles, souvent au détriment des flottilles françaises au bénéfice des flottilles espagnoles, néerlandaises ou danoises.
La souveraineté retrouvée implique la reprise du contrôle national des quotas de pêche dans notre zone économique exclusive. Ces quotas sont définis souverainement par le Commissariat au Plan en lien direct avec les organisations professionnelles de pêcheurs de chaque zone et sur la base des données scientifiques disponibles sur les populations halieutiques, afin de ne pas tomber dans la surpêche qui détruirait la ressource que l’on cherche à protéger. L’approche sur les zones partagées avec les pays voisins est pragmatique : certaines zones sont gérées par tradition historique documentée dans un cadre bilatéral, d’autres sont exclusivement nationales. Dans tous les cas, la durabilité de la ressource est le principe directeur, pas les pressions diplomatiques à court terme.

Résilience en cas de crise internationale

Conflits armés, tensions diplomatiques, pandémies, crises énergétiques ou climatiques peuvent à tout moment désorganiser les flux mondiaux. La France doit être en mesure d’assurer l’essentiel sans dépendre de décisions extérieures. Stocks stratégiques alimentaires, diversification des productions, maintien des savoir-faire agricoles et capacité de montée en puissance rapide constituent des impératifs de sécurité nationale planifiés, suivis et évalués conjointement par le Commissariat au Plan et la HCEP.
L’agriculture n’est donc pas un simple secteur économique à moderniser ou à rationaliser. Elle est un pilier de la souveraineté, au même titre que la défense ou l’énergie. La refondation de l’État et la restauration de l’indépendance nationale passent nécessairement par la reconquête pleine et entière de la souveraineté alimentaire.