Partie II - Le régime

2 - La preuve par l’histoire : trois figures, une structure

L’histoire politique française révèle une constante que les partisans du régime électif préfèrent ignorer : les moments de refondation nationale n’ont jamais émergé des procédures ordinaires. Ils ont émergé de figures d’incarnation qui ont surgi au moment précis où les institutions existantes ne suffisaient plus. Trois cas majeurs l’illustrent avec une clarté particulière, et ils partagent tous la même structure.
Jeanne d’Arc surgit dans une France militairement effondrée, politiquement divisée, dont le roi légitime n’est pas couronné et dont une large partie du territoire est sous occupation anglaise. Elle ne dispose d’aucune légitimité institutionnelle préexistante : pas de titre, pas de charge, pas de mandat formel. Sa légitimité est d’une autre nature : elle incarne la continuité de la nation à un moment où toutes les structures qui auraient dû l’incarner ont failli. Elle ne gouverne pas mais permet à l’État de se reconstituer autour d’un point fixe. C’est la forme la plus pure de la fonction d’incarnation : une légitimité qui ne vient pas des institutions, mais qui les rend à nouveau possibles.
Napoléon Bonaparte intervient dans un contexte structurellement analogue. La Révolution a détruit l’Ancien Régime sans parvenir à construire un ordre stable : dix ans de chaos institutionnel, de violence politique, de guerres et d’instabilité gouvernementale ont laissé la France épuisée et vulnérable. Napoléon ne se contente pas d’incarner l’État, il le reconstruit. Le Code civil, le Conseil d’État, la Banque de France, les préfectures, les lycées, la Légion d’honneur : l’essentiel des institutions qui structurent encore la France contemporaine naît dans cette période. Ce que la fonction d’incarnation produit ici, c’est une refondation durable, des structures qui survivent à leur créateur et servent la nation pendant deux siècles.
Charles de Gaulle incarne à deux reprises ce phénomène, dans des contextes distincts qui illustrent deux modalités différentes de la même fonction. En 1940, nommé général de brigade à titre temporaire le 1er juin - grade que Vichy lui retirera quatre jours après l’Appel -, il agit sans aucune légitimité formelle stable : simple officier supérieur, il refuse la capitulation au nom de la continuité de l’État quand tous ceux qui disposent d’une autorité institutionnelle ont choisi la soumission. Sa légitimité se construit dans l’action, progressivement, par la seule force de l’incarnation. En 1958, le contexte est différent : la IVe République s’effondre sous le poids de sa propre impuissance : vingt-quatre gouvernements en douze ans, incapacité à trancher la question algérienne, crise institutionnelle ouverte. De Gaulle est cette fois appelé, avec une légitimité populaire explicite, pour refonder les institutions. Il le fait, et se retire lorsque le référendum de 1969 lui retire la confiance populaire. C’est précisément ce retrait qui valide rétrospectivement la légitimité de son action : celui qui exerce la fonction d’incarnation ne s’accroche pas au pouvoir, il le restitue.
Ces trois figures, si différentes par leur époque, leurs moyens et leurs situations, partagent un trait commun décisif : elles surgissent quand les institutions existantes ne suffisent plus, elles permettent à la nation de se refonder, et elles n’ont de légitimité réelle que dans la mesure où elles servent quelque chose de plus grand qu’elles-mêmes.
C’est précisément ce hasard que ce projet refuse. La différence entre un système qui espère que la figure d’incarnation surgira au bon moment et un système qui s’organise pour qu’elle soit toujours disponible, c’est la différence entre la prévoyance souveraine et la superstition institutionnelle.